Jeudi 10 août 2006 4 10 /08 /Août /2006 08:14
Un peu sonnée ce matin, pas par la vie (Jérôme n'est pas rentré, le Dr M. est vraiment un vieux monsieur dévoué, et pas peloteur, la mammographie est négative, et je n'ai presque plus mal : la cheville me gratte, c'est tout : tout baigne !) mais par une lettre bizarre, qui me soupçonne, non pas de mentir, mais carrément d'être moi-même… un personnage de fiction !! J'ai répondu trop vivement, je ne devrais pas me sentir offensée, surtout que ce n'est pas dit méchamment : c'est quelqu'un qui cherchait à me rendre service, m'a envoyé un (petit) pavé de l'ours, et qui, plutôt que d'avoir gaffé, préfère que je n'existe pas. Mais ça marque bien les limites de "ne pas être seule" sur le Web, où tout est possible, où l'appui purement verbal peut se dérober en un clin d'œil, où le doute ronge tout… Moi aussi, j'ai peur des imposteurs ! Mais je me fais une idée simple de leurs intentions, alors que si je n'existais pas, moi, "je" serais grave ! Quel serait "mon" but, je vous le demande !
Si je suis secouée à ce point par cette accusation absurde, c'est qu'elle ravive tout un pan d'enfance : je n'avais pas dix ans quand j'ai commencé à trouver équivoques les caresses et les fessées du père S., le concubin de ma mère d'accueil, un autre Émile Louis parmi des milliers qui sont encore en liberté, et qui n'ont tué personne, mais brisé bien des vies. Et Solange, sa compagne, n'était pas complaisante, mais, ce qui est bien pire, et plus fréquent, elle me rendait responsable des pulsions libidineuses de ce salopard dégoûtant. Cela, je ne l'ai compris que plus tard : au jour le jour, je ne faisais que subir, dans l'incompréhension et le fatalisme, des châtiments corporels qui ne se donnaient même pas l'apparence de la justice, et qu'il était chargé, lui, de m'administrer. Il frappait plutôt mou, comme à contre-cœur, suggérant qu'il désapprouvait, et, Dieu me pardonne, je le considérais comme un recours, et, oui, un ami : je n'avais personne d'autre, et un enfant ne peut subsister sans aucune affection. Jusqu'au jour où il a franchement dérapé, en me donnant un bain : j'en ai vu bien d'autres depuis, mais il me semble qu'à mon dernier souffle je reverrai cette charcuterie rougeâtre qui dépassait du T-shirt… C'était pendant les vacances, et j'ai attendu la rentrée pour fuguer. Heureusement, je suis tombée sur un automobiliste correct ou prudent, qui n'a pas eu de mal à me tirer les vers du nez, et m'a amenée direct à la gendarmerie de B. Le psy naturellement ne voulait rien entendre : j'avais mal vu, j'avais rêvé… j'étais une gosse tordue, on n'accusait pas les gens comme cela… Ce qui nous ramène au présent, c'est justement que je n'avais pas choisi : "Tu rêves, c'est un cauchemar, tu vas te réveiller" comme mode d'évasion, mais bien : "Tu ES rêvée, tu n'existes pas, quelqu'un t'imagine." Ce Quelqu'un, c'était bien sûr Dieu. Le solipsisme, je crois (je ne le connais que par "Le monde de Sophie") consiste à nier le monde extérieur : il ne subsiste que Moi et un Dieu qui s'amuse à me tromper à force de mirages. Je n'ai pas poussé mes études jusqu'à "Cogito ergo sum", mais je n'ignore pas que cette formule résume la seule certitude absolue de la philosophie. Je ne la sens pas. Cette certitude-là n'est pas mienne. Et encore aujourd'hui, surtout aux abords du sommeil, je ne suis pas sûre d'être, j'ai parfois l'impression qu'"on" pense pour moi, par moi, qu'on ME PENSE.
J'ai un peu parlé de ce singulier doute à quelques copines, jadis, et n'ai jamais rencontré personne qui le partage, ni même qui le comprenne. Le succès du livre de Gaarder s'explique sans doute autrement, par la facile initiation à la philo qu'il permet. Mais moi, j'ai été fascinée par cette petite Sophie qui croit vivre et exister, et découvre qu'elle n'est qu'un personnage de roman : ce pot-aux-roses, je crois bien être une des rares lectrices à l'avoir deviné avant le chapitre "Berkeley". C'est ma plus profonde hantise et ma plus ancienne échappatoire que je redécouvrais là, imprimées.
Et bien qu'à un autre niveau je sache parfaitement que j'existe, que je me pince, me regarde dans la glace, et m'entende parler (je lis à haute voix en écrivant) cette incertitude subsiste "quelque part", confortée sans doute par le fait que les deux hommes qui ont partagé, ou plutôt fabriqué ma vie pendant les treize années écoulées, m'ont traitée non en sujet, mais en objet manipulable et prévisible : L. m'avait réduite à une docilité absolue, et presque à l'inconscience, par la terreur pure. Jérôme, plus fin, et plus fou, s'ébaudit continuellement à me prendre pour cobaye pour des "expériences" qui n'en sont pas vraiment, puisque leur issue est certaine : quand on prend de l'acide, on est dépossédé de soi-même. Cent fois, je me suis surprise à réciter le rôle qu'il m'assignait; mais le jeu était truqué, puisqu'il était l'agresseur, et que de plus en plus souvent, je ne me conforme à ses attentes que pour éviter ses violences.
Il y a tout de même là-dedans un moi, un moi frileux et craintif, mais qui n'a pas démissionné. Jamais je n'ai accepté de me voir comme on me voyait : chieuse, traînée, lavette… je me laissais convaincre un moment. Mais quelque chose a toujours résisté, qui s'est parfois traduit en actes.
Par malampia - Publié dans : sequestree-de-poitiers
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Commentaires

Je suis encore une fois impressionné par tes capacités d'analyse et de recul sur toi-même dans une telle situation. Ca laisse présager des jours meilleurs après ta fuite .... Intelligence rare ...


Et si certains pensent que c'est un roman et ben ... je le trouve vachement bien écrit ;-)


Courage.

Commentaire n°1 posté par Sean le 10/08/2006 à 17h26
Je ne bouderai pas le plaisir que me procurent ces compliments immensément exagérés. Depuis 9 ans, je lis 5 ou 6 heures par jour : si je ne savais pas bâtir une phrase correcte, mon cas serait désespéré. Mais si j'ai un peu de verve, ou si mes livres en ont à travers moi, je crois qu'elle repose entièrement sur la sincérité. Si j'inventais, ce serait froidement, et je pense que ça se verrait. Mais je n'ai même pas envie d'essayer.
Réponse de malampia le 11/08/2006 à 10h06
"Je pense donc je suis" n'est "la certitude absolue" qu'en Occident. Pour les Bouddhistes, "je" fait problème et n'est qu'une illusion. Et je crois que cette espèce de doute que tu nourris n'est pas étranger à ton besoin continuel de "vérifier", et, indirectement, à la qualité de ta prose.

Tu as, en fait, un ego d'airain. La vie semble ne t'avoir donné que des baffes, il serait tout naturel que tu fusses abattue, désossée, gémissante. Or ta pensée reprend toujours le dessus, tu restes d'une lucidité étonnante dans les pires tempêtes, et c'est sans doute cela qui déroute certains lecteurs.
Commentaire n°2 posté par Alain le 11/08/2006 à 06h44
Non, c'est un peu plus compliqué… plus singulier, disons. Mais laissons cela, à la réflexion le "principe de précaution" était légitime, et je ne suis montée sur mes grands chevaux que parce que mon correspondant touchait sans le savoir une zone sensible. Il suffit d'une tempête dans un verre d'eau pour que ma "lucidité" montre ses limites !
Le je est peut-être une illusion quand on essaie de le cerner : qui peut prétendre se connaître, ou connaître un autre ? Mais la conscience du moi, elle, je ne vois pas comment on pourrait s'en détacher sans que toute pensée sombre dans l'indistinct. En fait elle subsiste, même dans le doute, mais truquée et manipulée, et je trouve émouvants, quoiqu'un peu artificiels, les efforts que fait Sophie pour échapper à son auteur.
Réponse de malampia le 11/08/2006 à 10h05
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