Quelle journée! J'ai commencé par me faire tancer gentiment, mais copieusement par le Dr M., pour n'avoir pas osé l'appeler dimanche : à l'entendre, en cas de luxation, j'aurais pu en rester estropiée. Il m'a prise dans sa voiture pour aller faire les radios, et en fin de compte il a perdu deux heures avec moi pour le prix d'une visite ! Je ne savais plus où me fourrer. Le comble, c'est qu'il m'a demandé si j'avais besoin de quelque chose, de pain ou quoi, je n'allais tout de même pas lui demander de faire mes courses, en plus ! Je me méfie tellement
et sans doute trop. C'est un vieux bonhomme un peu bourru, mais aux mains très légères, qui me traite comme une mouflette, et qui, des trois fois où je l'ai consulté, ne m'a pas demandé une seule de me déshabiller. N'empêche que j'en ai vu d'autres, de ces vieux à qui l'on aurait donné le bon Dieu sans confession, et que je sais ce qu'ils avaient dans le crâne, tous ! Oui, seulement à force de le savoir d'avance, ma petite, tu l'installes là où il n'y a rien, peut-être, que la compassion, tu t'enlèves jusqu'à la faculté de réviser ta règle, comme ces gens qui écoutent tout le monde "de haut", et n'entendent jamais que ce qu'ils savent déjà. On verra ce soir, puisqu'il doit repasser : je lui parlerai de ma douleur au sein, qui subsiste quand les autres s'estompent, il n'est pas bien difficile de distinguer une palpation médicale d'une "plus si affinités".
En attendant me voilà non pas plâtrée, mais "strappée" : le genou n'a rien, et l'entorse de la cheville est bénigne. C'est quand même quinze jours de quasi-immobilité minimum, et le conseil d'éviter l'escalier : je me suis donc fait un lit sur le divan du salon, et hier midi j'ai dégusté des nouilles à la confiture. Je ne vous donne pas la recette, sauf si vous faites une cure d'amaigrissement, car à moins de mourir de faim on n'a pas envie de se resservir !
Mais le lundi n'est pas achevé, et à cette matinée trépidante a succédé une après-midi
de fête. À peine avais-je allumé le P.C. pour vous donner de mes nouvelles (je veux dire à ceux qui restent, car d'après les statistiques c'est la débandade) que j'entends une voiture ! J'éteins tout, et bien m'en prend, car c'est Jérôme. "Salut !" Aucune explication, naturellement, de l'absence, ni du retour, mais il est souriant, enfin, disons
rictussant. "Qu'est-ce qui se passe ?" Les béquilles : on ne voit qu'elles. J'explique, en taisant les soupçons, attendant l'éclat de rire homérique : et, non ! Il m'enlace, tout attendri : "Pauv' poupette! Alors t'as même pas besoin de sortir pour t'accidenter ? À ma place tu serais morte depuis longtemps." Pour lui, c'est un propos tendre. Et comme il est déjà quatre heures, je lui signale qu'il n'y a plus rien à croquer. "Juste un caoua, et j'y vais !" Pas la peine de faire une liste, il n'en tiendrait nul compte. Il liche son espresso en réclamant détail sur détail mais sans la moindre allusion, remarquez bien, à SON coup de fil ! Comme il a l'air débordant de bonne humeur, je finis par poser la question moi-même : "Ah, pas moi, en tout cas! Il faut appeler le 31 31." Que le l'aie déjà fait, il s'en gausse : même cela, pas foutue de ! Mais il obtient le même message : "Bizarre. C'est une cabine, ou l'étranger, ou un portable
pas le mien, puisqu'il est au répertoire." Ah bon. En aurait-il un autre ?
Une heure et demie plus tard, le voilà revenu, avec treize sacs pleins, je dis bien treize. Il y a de tout, beaucoup de surgelé, des plats cuisinés absurdes, genre caillettes de l'Ardèche, huit bouteilles de vin, et pas du qui tache, deux de Gewürtztraminer, mon préféré, une tonne de fruits, dont pas mal d'exotiques, et même de ces petites bananes longues comme le doigt, qui ont un goût de pomme, et dont je raffole
Mais ce n'est pas fini. Il est cinq heures et demie, et Monsieur se met en cuisine : "Tu touches à rien !" Je sais ce qui m'attend, c'est son curry, son curry éponyme, le dernier remonte à un an arrache-gueule, mais délicieux, d'ailleurs, agrémenté de fruits frais (ananas, mangue, banane) et de poudre de noix de coco
Cette fois, la recette mériterait d'être précisée; mais je ne la connais pas. "Repose-toi ! Mets un disque !" Bon. Le requiem de Mozart, pourquoi pas? C'est de circonstance.
L'avantage, c'est de pouvoir pleurer dans l'assiette, en mettant les larmes sur le dos du hot. Car comprenez-moi : je sais que les plats ne sont pas empoisonnés, qu'il n'a pas substitué le la coke au coco, encore qu'il m'en ait fait voir de belles en ce genre. Mais à présent je suis SÛRE, ou presque, qu'il a fait cette folie la nuit d'avant, et qu'il va recommencer. Je vous l'ai dit, tout ce qu'il m'offre en temps ordinaire, c'est des fringues, pour lui, pour regarder, me les enlever, ou mettre en valeur son escort wife, et lui-même par rebond. De gentillesse vraie, je ne lui en ai connu que lorsqu'il avait le sentiment d'être allé trop loin : après des raclées, notamment. Il a eu cette idée perverse, elle lui a trotté quelque temps dans la tête, sans doute; et puis, avant-hier, il n'a pu se tenir de la réaliser. Ce n'est qu'une étape, je le ressens au profond de la viande. Je le sais bien, vous pensez que je déraille : une lettre me l'a fait comprendre ce matin. Mais non, désolée : IL déraille.
Ou je suis folle, complètement, ou IL EST FOU. Ou les deux, ah ah ah!
Il me fait boire. La première bouteille, une seconde
Ça l'énerve, que je ne vide pas mon verre assez vite. Mais attends, mon bonhomme, j'ai eu neuf ans pour t'étudier. Tu rouleras sous la table le premier, et si l'un de nous doit parler, ce ne sera pas moi. Je sais que tu sais que je sais. Mais je ne suis pas certaine que tu saches que je sais que tu sais que je sais.
Puis, brindezingues aux trois quarts, on regarde un vieux film ("Brazil") ensemble, serrés l'un contre l'autre. "Un peu de nécrophilie ?" J'en ai la chair de poule.
Et il me souhaite bonne nuit sur mon divan, sans faire valoir son droit de cuissage. Encore un "miracle d'amour" ! A peine est-il monté que je me relève pour vomir, prendre un couteau à la cuisine, et le glisser sous mon oreiller. Je m'endors quand même, et au matin tout va bien : je suis de nouveau seule, avec ma gueule de bois.
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