Vendredi 11 août 2006
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10:00
C'est vrai que j'ai reçu beaucoup de gifles, mais comme disait toujours ma copine Malika, quand je m'étonnais de sa gaieté inaltérable : "La vie est bien assez triste comme ça, je ne vais pas pleurer en plus !" Et puis, au fond, je crois que toutes les vies se valent, heureuses ou malheureuses, et même que ces gens qui "ont tout" sont souvent plus à plaindre que ceux qui n'ont rien, car il ne leur reste rien à désirer. Ça fait réfléchir, de voir se suicider des acteurs beaux, célèbres et richissimes, qui ont le monde à leurs pieds. Il me semble que le bonheur réside plus dans l'attente que dans l'obtention.
D'ailleurs, de quoi jouit-on, sinon d'une différence ? M'est avis qu'une existence uniformément heureuse est aussi ennuyante qu'une constamment tristounette. Quand on reçoit des coups de marteau sur la tête toute la semaine, une simple pause, c'est la fête ! J'ai connu pas mal de clochards entre 18 et 19 ans, on pourrait croire, et à bon droit, qu'il n'y a pas pire que ce genre de vie, tissée de privations, de précarité, de dangers et de mépris. Mais cela, c'est le fond, on ne le sent plus qu'à peine, on n'a aucune envie de se comparer à Rothschild. Et de ce fond, presque considéré comme "naturel", se détachent des joies : un casse-croûte, une bouteille, un lit, un rayon de soleil, quelques mots de conversation avec un inconnu qui vous écoute et ne vous prend pas pour un déchet, PAR RAPPORT au quotidien, ça peut valoir plus qu'un Oscar ou un gros chèque pour un nabab.
Moi aussi, j'ai mes joies, mes souvenirs privilégiés. Et ils ne me viennent pas que du ciel, des feuillages ou des livres : des hommes aussi, parfois, charnels ou virtuels : les quelques paroles amies et compatissantes que je lis ici m'enivrent dans mon désert. Un top-model surbooké n'y penserait pas cinq minutes, mais moi elles me font jusqu'au lendemain. Mon vieux médecin serait bien surpris d'apprendre avec quelle fébrilité j'attends ses visites, que je vais me recoiffer "pour lui" six fois le jour, et soigne ma mise, sans la moindre intention pourtant de le séduire !
Mais les souvenirs vraiment indicibles, où le doux côtoie l'amer sans s'y confondre, sont ceux d'un homme qui s'est montré adorable, et ensuite révélé odieux. C'est grinçant ? je ne trouve pas d'adjectif, d'avoir honte des plus beaux jours de sa vie, mais en toute objectivité, si j'avais à répondre à un questionnaire, il faudrait bien avouer que rien, ni avant ni après, ne m'a tant ému que mes premières rencontres avec Jérôme. LA première, il prétend que je l'ai oubliée, et je l'en crois : un client comme un autre, ils se mélangent tous. Et celui-là ne payait pas de mine.
L. avait adopté un système dont il était seul à user, que je sache : ses deux "femmes" travaillaient au forfait. Il fallait que nous ramenions chacune 2000 francs par soirée, ce qui représentait de quatre à six passes : on commençait la négociation à 500, mais on baissait jusqu'à 300 pour les radins; celles qui acceptaient moins, qui "cassaient les prix", avaient des ennuis avec le "syndicat". Le chiffre passait donc pour raisonnable, et la pratique pour dangereuse pour monsieur l'Homme, qui permettait à sa gagneuse de se faire un trésor de guerre pour le quitter. Il acceptait du déficit un ou deux jours, à condition qu'il soit compensé; en cas de prolongation, il cognait. Sonia mettait pas mal de côté, mais moi, une fois payées ma taxe et ma blanche, ces sales porcs me dégoûtaient tellement que j'arrêtais les frais. Un soir de juin donc, vers dix heures, je vois arriver ce pékin, avec plus de cheveux et moins de kilogs qu'aujourd'hui, mais rien d'un Adonis : déjà le physique-type du commis-voyageur. Il accepte 500 sans discuter, ce qui m'irrite : dans ces cas là, on se dit toujours qu'on aurait pu demander davantage. On monte "Te désape pas, c'est pas la peine" et le voilà parti à me caresser, surtout les cheveux, ce qui n'est pas ordinaire. Je pensais tenir un fétichiste inoffensif, et à réclamer une rallonge pour le shampooing. Mais c'était aussi un baratineur, espèce moins rare, et que je ne pouvais pas souffrir : question sur question sur ma vie, et "comment une aussi jolie fille pouvait", etc, auxquelles je répondais par monosyllabes, jusqu'au moment où j'ai dû l'aviser de s'activer un peu, car l'heure tournait. "C'est combien, un couché ? [N.B. : toute la nuit] J'en fais pas. Dis un chiffre !" Non, si, non, si, et puis : "Dix mille francs ! Ouh! Trop cher pour moi !" Et là, je ne sais ce qui m'a prise, de lui révéler qu'il me fallait 3000, e basta. "Ça marche ! Mais je les ai pas en liquide. Tu prends les chèques ? Hin hin. Alors tu m'accompagnes jusqu'à un distributeur, et après je t'emmène dîner." Pas inédit, bizarre tout de même, et périlleux : où l'on restait dans le coin, avec gros ennuis à la clef, ou il m'embarquait, et je courais le risque d'une séance à la campagne, avec hémoglobine à tous les robinets. Je lui ai exposé honnêtement le dilemme, il m'a proposé de le retrouver devant la B.N.P., et d'aller ensemble à pied jusqu'au port : un début de complicité.
Manger ensemble, c'était différent, ça mettait en jeu un autre type de civilité; à 23 ans, la jeune chieuse avait trépassé depuis longtemps; et devant une bouillabaisse, ses questions, j'ai commencé à y répondre, avec le minimum de mensonges par omission (les macs, ça n'existe plus : sociologie officielle. J'avais choisi ce métier, non par goût mais faute de formation, et l'exerçais sans tutelle) et à lui en poser en retour. Déjà j'étais sensible à son étrangeté. Mais il me traitait en être humain, et, l'alcool aidant (je mangeais très peu, j'étais gravement camée à l'époque) je m'attendrissais sur moi-même
Oui, j'en rougis à présent, mais c'est la plus belle nuit de ma vie. Il ne m'a pas baisée, on n'est même pas rentrés, on a vu l'aube ensemble se lever sur le port. C'était presque l'été, mais le mistral soufflait, et l'on gelait. Il m'avait donné son manteau.
D'ailleurs, de quoi jouit-on, sinon d'une différence ? M'est avis qu'une existence uniformément heureuse est aussi ennuyante qu'une constamment tristounette. Quand on reçoit des coups de marteau sur la tête toute la semaine, une simple pause, c'est la fête ! J'ai connu pas mal de clochards entre 18 et 19 ans, on pourrait croire, et à bon droit, qu'il n'y a pas pire que ce genre de vie, tissée de privations, de précarité, de dangers et de mépris. Mais cela, c'est le fond, on ne le sent plus qu'à peine, on n'a aucune envie de se comparer à Rothschild. Et de ce fond, presque considéré comme "naturel", se détachent des joies : un casse-croûte, une bouteille, un lit, un rayon de soleil, quelques mots de conversation avec un inconnu qui vous écoute et ne vous prend pas pour un déchet, PAR RAPPORT au quotidien, ça peut valoir plus qu'un Oscar ou un gros chèque pour un nabab.
Moi aussi, j'ai mes joies, mes souvenirs privilégiés. Et ils ne me viennent pas que du ciel, des feuillages ou des livres : des hommes aussi, parfois, charnels ou virtuels : les quelques paroles amies et compatissantes que je lis ici m'enivrent dans mon désert. Un top-model surbooké n'y penserait pas cinq minutes, mais moi elles me font jusqu'au lendemain. Mon vieux médecin serait bien surpris d'apprendre avec quelle fébrilité j'attends ses visites, que je vais me recoiffer "pour lui" six fois le jour, et soigne ma mise, sans la moindre intention pourtant de le séduire !
Mais les souvenirs vraiment indicibles, où le doux côtoie l'amer sans s'y confondre, sont ceux d'un homme qui s'est montré adorable, et ensuite révélé odieux. C'est grinçant ? je ne trouve pas d'adjectif, d'avoir honte des plus beaux jours de sa vie, mais en toute objectivité, si j'avais à répondre à un questionnaire, il faudrait bien avouer que rien, ni avant ni après, ne m'a tant ému que mes premières rencontres avec Jérôme. LA première, il prétend que je l'ai oubliée, et je l'en crois : un client comme un autre, ils se mélangent tous. Et celui-là ne payait pas de mine.
L. avait adopté un système dont il était seul à user, que je sache : ses deux "femmes" travaillaient au forfait. Il fallait que nous ramenions chacune 2000 francs par soirée, ce qui représentait de quatre à six passes : on commençait la négociation à 500, mais on baissait jusqu'à 300 pour les radins; celles qui acceptaient moins, qui "cassaient les prix", avaient des ennuis avec le "syndicat". Le chiffre passait donc pour raisonnable, et la pratique pour dangereuse pour monsieur l'Homme, qui permettait à sa gagneuse de se faire un trésor de guerre pour le quitter. Il acceptait du déficit un ou deux jours, à condition qu'il soit compensé; en cas de prolongation, il cognait. Sonia mettait pas mal de côté, mais moi, une fois payées ma taxe et ma blanche, ces sales porcs me dégoûtaient tellement que j'arrêtais les frais. Un soir de juin donc, vers dix heures, je vois arriver ce pékin, avec plus de cheveux et moins de kilogs qu'aujourd'hui, mais rien d'un Adonis : déjà le physique-type du commis-voyageur. Il accepte 500 sans discuter, ce qui m'irrite : dans ces cas là, on se dit toujours qu'on aurait pu demander davantage. On monte "Te désape pas, c'est pas la peine" et le voilà parti à me caresser, surtout les cheveux, ce qui n'est pas ordinaire. Je pensais tenir un fétichiste inoffensif, et à réclamer une rallonge pour le shampooing. Mais c'était aussi un baratineur, espèce moins rare, et que je ne pouvais pas souffrir : question sur question sur ma vie, et "comment une aussi jolie fille pouvait", etc, auxquelles je répondais par monosyllabes, jusqu'au moment où j'ai dû l'aviser de s'activer un peu, car l'heure tournait. "C'est combien, un couché ? [N.B. : toute la nuit] J'en fais pas. Dis un chiffre !" Non, si, non, si, et puis : "Dix mille francs ! Ouh! Trop cher pour moi !" Et là, je ne sais ce qui m'a prise, de lui révéler qu'il me fallait 3000, e basta. "Ça marche ! Mais je les ai pas en liquide. Tu prends les chèques ? Hin hin. Alors tu m'accompagnes jusqu'à un distributeur, et après je t'emmène dîner." Pas inédit, bizarre tout de même, et périlleux : où l'on restait dans le coin, avec gros ennuis à la clef, ou il m'embarquait, et je courais le risque d'une séance à la campagne, avec hémoglobine à tous les robinets. Je lui ai exposé honnêtement le dilemme, il m'a proposé de le retrouver devant la B.N.P., et d'aller ensemble à pied jusqu'au port : un début de complicité.
Manger ensemble, c'était différent, ça mettait en jeu un autre type de civilité; à 23 ans, la jeune chieuse avait trépassé depuis longtemps; et devant une bouillabaisse, ses questions, j'ai commencé à y répondre, avec le minimum de mensonges par omission (les macs, ça n'existe plus : sociologie officielle. J'avais choisi ce métier, non par goût mais faute de formation, et l'exerçais sans tutelle) et à lui en poser en retour. Déjà j'étais sensible à son étrangeté. Mais il me traitait en être humain, et, l'alcool aidant (je mangeais très peu, j'étais gravement camée à l'époque) je m'attendrissais sur moi-même
Oui, j'en rougis à présent, mais c'est la plus belle nuit de ma vie. Il ne m'a pas baisée, on n'est même pas rentrés, on a vu l'aube ensemble se lever sur le port. C'était presque l'été, mais le mistral soufflait, et l'on gelait. Il m'avait donné son manteau.
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